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NOTRE
CENTRE - TEMPLE KOMYO IN
UNE
FRANCAIS, MOINE BOUDDHISTE AU JAPON
par Yukai Senseï
Aoki
Senseï vint enfin nous annoncer qu'il était prêt
à nous ordonner moines et à nous initier au Shido
Kegyo, les quatre rituels qui sont à la base de toutes les
pratiques du Shingon. Pour mieux suivre son enseignement, il nous
fallait loger près de son temple. Un moine nous trouva une
chambre bon marché dans un immeuble en bois d'un quartier
populaire. Nous vivions à la japonaise. de façon fort
modeste: sans mobilier. ni chauffage. Mais les épreuves d'endurance
font partie du travail spirituel... Pour la cérémonie
de l'ordination, on nous rasa le crâne (à ma femme
aussi). Un ami au grand coeur mais aux petites jambes me prêta
son kolomo. Il m arrivait au genou... Ce qui m évitait de
me prendre les pieds chaque fois que je me prosternais. Comme lorsque.
par la suite. j'en eus un à ma taille! Ce jour-là
nous reçûmes nos noms initiatiques: ma femme, celui
de Yûsen. qui signifie «Pureté infinie»;
moi, celui de Yûkaï, «Joie infinie».
Des quatre rituels d'initiation. consistant pour l'essentiel en
prières et ascèses à l'adresse des différentes
divinités, ce qui me frappa le plus ce fut l'ascèse
du Goma, celle du feu. Les rituels de feu, que l'on retrouve dans
toutes les traditions, sont très appréciés
par les Japonais. On y prie Fudo Myôô (Skt Achalanatha),
l'inébranlable, la forme irritée du Bouddha qui apporte
la grande purification, en faisant brûler des morceaux de
bois. Cent huit d'ordinaire, huit mille. ou plus, dans certains
cas. Le Hassenmai Goma est l'une des ascèses les plus difficiles
qu'il m'ait jamais été donné d'accomplir. Elle
consiste à faire brûler un à un, dans le foyer
d'un autel. huit mille morceaux de bois de la taille d'un crayon.
Chacun des bâtonnets représente une passion du coeur
de l'homme. et pour chacun il faut réciter une prière
sans quitter des yeux le Bouddha qu'on imagine dans le feu. Je voulais
par cette ascèse, intercéder auprès des divinités
en faveur de la paix dans le monde. Une dame avait financé
l'achat des morceaux de bois, à la condition que je prie
également pour le succès de son fils aux examens.
Huit
mille bâtonnets brûlés un par un
.......
Après une longue préparation par la prière,
le jeûne et divers rituels, je commençai un jour l'ascèse
à deux heures du matin. Aidé de quatre amis moines
qui m'apportaient le bois et autres offrandes et répétaient
sans cesse, eux aussi, des prières pour la paix, je passai
près de douze heures à alimenter continuellement le
foyer. Quand les flammes s'élevaient jusqu'à une hauteur
de un mètre et que le feu me brûlait le visage et les
mains, quand ma gorge se desséchait, mes amis aspergeaient
d'eau les bords du foyer afin que l'humidité de la vapeur
d'eau me soulage et me permette de continuer. Finalement, tout se
passa bien. Le fils de ma bienfaitrice réussit son examen.
L'état de la paix dans le monde, je le sais, reste précaire.
Mais que cela n'empêche personne de prier pour son amélioration...
D'une étape de mon initiation à l'autre, j'eus, une
fois, l'occasion de participer avec des Shugendos (ascètes
des montagnes) à une marche sur le feu, cérémonie
censée être purificatrice mais qui rappelle beaucoup
plus le chamanisme que le bouddhisme. Il s'agissait moins de s'ouvrir
avec amour et humilité à la grâce des Bouddhas,
comme avec le Goma, que de contrôler les forces de la nature
à l'aide d'une puissance mystérieuse. D'un point de
vue scientifique, la chose est inexplicable. Pourtant, ce jour-là,
avec six cents autres personnes, j'ai bel et bien marché
sur des braises ardentes sans me brûler... Autre ascèse
particulièrement difficile, non plus de feu mais d'eau: celle
des cascades. Ma femme et moi avons prié et accompli des
rituels en restant plusieurs minutes sous la chute de cascades consacrées.
L'eau purifie tout, en particulier les passions. Mais cette eau
à cinq degrés, tombe de trois mètres de hauteur,
il faut prendre garde qu'elle ne vous frappe pas directement sur
la tête, ce qui pourrait être dangereux, mais uniquement
sur la nuque et les épaules.
Le Shido Kegyo n'était pas l'aboutissement, mais le début
seulement de notre vie spirituelle de moines Shingon, le premier
pas vers d'autres initiations. Pour être prêts à
recevoir le Kanjô, sorte de baptême par lequel le Maître
transmet la sagesse du Bouddha à son disciple, trois ans
de pratique intensive devaient s'écouler encore. Nous avons
décidé de les passer en France. Mais je n'avais plus
aucune envie d'exercer la médecine ce qui ne m'empêchait
pas de soigner ici et là des malades qui me le demandaient.
Après avoir reçu les premières initiations,
je voulais surtout approfondir ma connaissance du Shingon. Nous
vécûmes pendant deux ans à Brie (Deux-Sèvres),
dans un ancien relais de chasse. Puis dans un restaurant abandonné
de Saint-Félix-de-l'Héras, dans l'Hérault,
qui allait devenir mon temple. Nous avons passé un an à
remettre en état le bâtiment. Et l'heure était
venue de retourner au Japon, auprès de notre maître,
pour recevoir le Kanjô (Skt.Abishekha)
Ce jour-là, Aoki Senseï faisait office de Daï Acharya,
de Grand Maître qui initie les futurs maîtres afin que
ceux-ci puissent, à leur tour, initier de jeunes moines.
Cette cérémonie devant rester secrète, le temple
était fermé aux visiteurs. Tenu moi-même de
respecter le secret, tout ce que je puis raconter ici c'est que
le novice, les yeux bandés, est amené devant un autel
où figurent toutes les représentations des Bouddhas
du Shingon. A un moment, on lui demande de jeter une fleur, l'endroit
où elle tombe décide du Bouddha avec lequel le jeune
moine aura toute sa vie un lien étroit et qu'il devra prier
plus que les autres. Mais si mon Maître m'avait ordonné
moine, je n'étais pas encore confirmé par l'école
du Buzan, qui dirige la branche du Shingon dont nous faisons partie.
Avant d'être définitivement consacré, je devais
davantage étudier les textes sacrés, passer un examen,
suivi d'une thèse. Je décidai aussi d'effectuer le
Pélerinage à Shikoku, celui qui prépare à
la mort, et d'accomplir, enfin, l'ascèse de Taku Hatsu, de
moine mendiant.
C'est
à Shikoku, une île du sud du Japon, qu'est né,
au VIII siècle, Kobo Daishi. Il allait souvent prier dans
les quatre-vingt-huit temples principaux et vingt temples secondaires
qui sont les étapes du pèlerinage. Situés le
plus souvent au sommet des montagnes, ils forment une sorte d'immense
chapelet où. chaque année, des millions de Japonais
se rendent pour implorer leur guérison ou se préparer
à la mort, dans l'espoir de renaître près du
saint. Nous fîmes la route en moines pèlerins. marchant.
priant et méditant sur plus de mille kilomètres à
travers l'île. Un bon préambule du Taku Hatsu, l'ascèse
du moine mendiant, la plus difficile pour moi. «gaijin».
Le chapeau rond à large bord. les guêtres blanches.
le bâton de pèlerin muni de six anneaux inspirent toujours
le respect pour ceux qui les portent. Même à l'ombre
des gratte-ciel d'un Tokyo hyper industrialisé, dans le métro
ou au milieu de la cohue qui règne dans les rues de la ville.
Mais rares sont les moines qui pratiquent encore aujourd'hui cette
ascèse. Pour moi, elle fut pourtant l'une de mes expériences
les plus gratifiantes et l'occasion de vérifier que le moine
mendiant reçoit bien plus que de l'argent: il gagne en humilité
et en tendresse pour le genre humain. objectif essentiel de nos
pratiques. Je n'oublierai jamais le petit garçon qui mit
un bonbon dans le bol noir de fer martelé qui me servait
de sébile. Ni la tasse de thé et le gâteau que
m'apporta un cordonnier alors que je chantais mes prières
dans le froid de l'hiver Ni ce vieil homme me disant: ' Koko itai,
itai, gaijin san' « j'ai mal, j'ai mal ici étranger»
en me montrant son côté afin que je prie pour que «ce
pauvre corps de Bouddha» guérisse. Je n'oublierai pas,
non plus, cette petite fille de six ans à peine donnant une
pièce de dix yens à son frère, encore plus
jeune qu'elle pour qu'il la dépose dans mon bol. Avec son
geste empreint de tant de maturité, il y avait dans cette
enfant plus de sagesse que chez bien des adultes. La dame riche
de la boutique de soieries de luxe, par exemple, qui me fit une
grimace et le geste de déguerpir.. c'est grâce aux
milliers de piécettes ramassées en plusieurs mois
dans les rues de Tokyo, d'Osaka. de Kyoto, que nous avons pu rapporter
en France, le beau et grand Bouddha qui orne notre temple de Saint-Félix.
à l'orée du Larzac.
Docteur Daniel Billaud (Yûkaï Senseï)
Texte
écrit en Avril 1985 - Aoki Senseï est décédé
la même année, à l'age de 94 ans.
Yukaï et yusen sensei ont continué
à pratiquer au Japon et en France. En 1989 le temple
a déménagé du Larzac pour se fixer défininivement
près d'Auxerre dans l'Yonne, sous le nom de Komyo-In (Temple
de la lumière)
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