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NOTRE
CENTRE - TEMPLE KOMYO IN
UN
FRANCAIS, MOINE BOUDDHISTE AU JAPON
par Yukai Senseï. - copie d'un article paru dans la revue
Géo
C'est
sur la scène d'un théâtre parisien, aux Champs-Elysées,
que j'ai rencontré, un soir d'octobre 1974, celui qui allait
devenir mon Maître et m'initier au Shingon, la branche ésotérique
du bouddhisme japonais. J'étais venu assister à une
représentation donnée par un groupe de moines en tournée
à travers le monde. Face au public, devant un autel carré
recouvert d'objets rituels et de tasses dorées qui scintillaient
sous les feux des projecteurs, un moine en «kolomo»
(habit) couleur vieil or dirigeait une cérémonie bouddhique
du «Sutra de la grande sagesse». Il paraissait assez
âgé et de son visage émanait une force empreinte
de noblesse, une sérénité qui inspiraient le
plus grand respect. La dignité de son maintien et la grâce
de ses gestes étaient, à ne pas s'y tromper, ceux
d'un grand Maître du bouddhisme. Autour de lui, disposés
en forme de U, une vingtaine de moines, jeunes pour la plupart,
chantaient le Shomyo, la liturgie traditionnelle. Dès l'instant
où je le vis, je ne pensai plus qu'à le rencontrer.
J'entrais, je le sentais, dans une étape nouvelle, décisive,
d'un processus qui avait commencé en moi depuis bien longtemps.
Lorsque, à peine adolescent, j'admirais déjà
la maîtrise de mon professeur de judo et, à travers
lui, un Japon que j'idéalisais. Ou quand, au fil des années,
je constatais que ni les philosophies acquises à l'école
ni, plus tard, les études de médecine, n'arrivaient
à satisfaire mes besoins de connaissances ni à étancher
ma soif de sagesse. J'étais croyant, mais ce qu'on m'avait
enseigné du christianisme ne me paraissait répondre
que de manière imparfaite aux besoins spirituels de l'homme
moderne. Peu à peu je me suis tourné vers l'Orient,
puis vers le bouddhisme, plus particulièrement celui pratiqué
dans ce Japon que j'admirais depuis mon enfance. Mais si j'ai choisi
le bouddhisme japonais, celui-ci, j'en conviens, m'a choisi aussi
en faisant intervenir le destin au bon moment. Tout d'abord lorsque,
encore étudiant, j'ai rencontré une charmante Japonaise
que j' ai épousée. Ensuite, le jour où j'ai
découvert un livre consacré au Shingon: le «Dainitchi
Kyo », de Tajima Ryujun. Je connaissais, à l'époque,
de nombreux textes philosophiques et spirituels sur les religions
orientales. Mais cet ouvrage fut pour moi une révélation.
Je sentais qu'il contenait un enseignement solide, transmis de génération
en génération et, bien que très ancien, particulièrement
adapté aux conditions de vie de l'homme moderne. Enfin, lors
de la venue à Paris d'un groupe de moines Shingon de Tokyo.
A la
fin du spectacle, accompagné de ma femme comme interprète,
je me précipitai vers les coulisses pour recevoir la bénédiction
du Maître: Aoki Senseï, considéré au Japon
- je l'appris par la suite - comme un trésor national vivant.
Il nous reçut avec affabilité. Et cette rencontre
changea le cours de notre vie. Dès le lendemain, nous le
suivîmes en Belgique où le groupe de moines devait
donner une représentation. Je n'avais rien trouvé
de mieux à lui offrir qu'une belle statue de la Sainte Vierge
achetée dans une boutique de la place Saint-Sulpice! En la
recevant, Aoki Senseï la consacra « Bouddha de compassion».
Cette Vierge orne toujours son temple de Tokyo. Ses fidèles
s'imaginent qu'il s'agit d'une forme du Bouddha Kannon, protecteur
des enfants... Après ce premier contact, depuis le Japon,
en quelques lettres, le Maître nous conduisit peu à
peu vers le chemin qui mène à «l'éveil
du coeur de compassion». Cet enseignement est l'essence de
la spiritualité japonaise. Il le résume en peu de
mots: la reconnaissance à l'égard des autres et de
l'univers tout entier. «Nous ne vivons pas seuls, dit-il,
mais grâce aux autres. Notre vie est un don précieux
qu'ils nous font. Aussi devons-nous cultiver un sentiment de respect
et de reconnaissance non seulement vis-à-vis des personnes
vivantes ou décédées à qui nous devons
d'être là, mais encore pour chaque objet que nous utilisons,
l'aboutissement de tant d'efforts. La vie est partout et dans chaque
chose... »A peine ce chemin entrevu, je n'eus d'autre souci
que d'aller rejoindre le Maître. Deux mois après avoir
passé ma thèse de médecine, nous partîmes,
ma femme et moi, pour Tokyo, avec l'intention de devenir moines
Shingon tous les deux.
Bien que la majorité des moines soient des hommes, les femmes
peuvent, en effet, être ordonnées. Rien n'interdit
non plus aux moines de se marier. Jadis, le célibat était
la règle. Mais celle-ci fut abolie il y a une centaine d'années.
Pour plusieurs raisons: parce que le mariage, a-t-on pensé
alors, permet d'éviter les excès et les dissipations
qu'entraîne parfois le célibat. Mais aussi parce que,
dans cette communauté très traditionnelle, la femme
s'occupe de la maison et fait office d'hôtesse pour recevoir
les visiteurs. La résidence familiale du Maître se
trouve d'ailleurs toujours à côté du temple.
Si bien que, par la force des choses, celui-ci devient une sorte
de patrimoine qui se transmet de père en fils. Aoki Senseï
lui-même, qui a aujourd'hui 93 ans, est marié. Il nous
reçut très courtoisement à dîner dans
son temple de la banlieue de Tokyo. A notre grande surprise, voulant
nous faire plaisir, sa famille nous avait préparé...
un boeuf bourguignon! Végétarien strict depuis dix
ans, je fis néanmoins honneur au plat inattendu, tellement
j'étais heureux de l'accueil. Il nous invita à le
rejoindre quelques jours plus tard au temple du Tôji, à
Kyoto. là où tous les grands maîtres du Shingon
se réunissent une fois par an, au début de l'année,
pour la cérémonie du Mishuho, où ils prient
« pour la sauvegarde et le bonheur du pays»... Plusieurs
semaines après notre arrivée, nous étions toujours
dans l'incertitude à propos des intentions d'Aoki Senseï
de nous faire entrer ou non dans la communauté Shingon. Ainsi
que de celles des autres moines. Je pratiquais, certes, la méditation
depuis longtemps. Mais ils devaient se demander comment un Français
pouvait comprendre quoi que ce soit au bouddhisme ésotérique.
Ce peuple insulaire, fin et cultivé, n'accepte pas facilement
les «gaijins», les étrangers. Pendant ce temps,
nous rêvions de méditations et d'ascèses, de
sons de cloches et de symbolismes inconnus. Car nous en savions
assez pour entrevoir, mais pas assez pour tout comprendre. Nous
assistions journellement à des rites et à des cérémonials
qui nous impressionnaient fort par leur faste. Pour les moines Shingon,
l'esthétique a une grande importance. Le beau a un effet
spirituel sur les êtres: l'esprit devient ce sur quoi il se
concentre. C'est pourquoi les temples sont magnifiquement décorés
et les gestes des officiants empreints d'une grande harmonie. Parfums,
sons, mouvements, objets rituels... tout dans le temple tend à
la perfection afin que l'esprit, à son contact, se purifie.
Nous n'étions même pas des novices.
Qui aurait
pu imaginer que, six ans plus tard, nous participerions non seulement
à ces mêmes cérémonies mais encore que
nous pourrions pratiquer de grandes ascèses comme celle,
parmi les plus célèbres, de Kokouzo Goumonji ! Cette
ascèse consiste à prier pendant cinquante jours Vénus,
l'étoile de l'aube, considérée comme la manifestation
du Boddhisattva Kokouzo (Skt. Akashagharbha), gardien des trésors
du ciel, celui qui possède toutes les vertus, qui peut apporter
la richesse et, don suprême, l'intelligence nécessaire
pour comprendre tous les textes sacrés. Si l'ascèse
est parfaitement suivie, l'étoile de l'aube apparaît
le dernier jour au moine qui l'accomplit et celui-ci atteint l'illumination,
c'est-à-dire devient «un avec l'Univers». Kobo
Daishi, le fondateur du Shingon, y parvint. Selon la tradition,
après avoir beaucoup pratiqué cette ascèse,
il vit un jour l'étoile de l'aube fondre sur lui et entrer
dans sa bouche. Dans un petit temple solitaire au sommet d'une montagne,
complètement coupés du monde, nous avons prié
l'étoile et les maîtres qui nous avaient précédés
afin qu'ils nous soutiennent dans notre effort. Levés à
trois heures et demie du matin, notre journée commençait
par des ablutions purificatrices: dix-huit seaux d'eau glacée
sur nos corps entièrement nus. Ensuite, au cours de deux
rituels de sept ou huit heures chacun, nous répétions concentrés sur l'image de Kokuzo,
vingt mille fois par jour la même prière
Nôbô akasha kyarabaya on arikya mari bori sowaka (Jpn)
(Namo Âkâsagarbhaya om ârya kamari mauli svâhâ. Skt)
jusqu'à
un million de fois pendant toute la durée de l'ascèse.
Un seul repas au milieu de la journée devait nous suffire:
une petite tasse de riz cuit à l'eau; quelques légumes
ou des algues séchées; un peu de thé...
Ce n'est
pas par masochisme que ces règles sont prescrites aux moines,
mais pour favoriser le nettoyage de l'intérieur du corps
et des canaux subtils qui le parcourent. Canaux qui existent aussi
à la surface de la peau: c'est là que les acupuncteurs
cherchent les points sensibles et plantent leurs aiguilles. Dès
la première semaine, surgirent de mon passé mille
images oubliées, libérant tensions et peines dans
une sorte de psychanalyse accélérée. Finalement,
ces cinquante jours passèrent très vite. Contrairement
à ce qu'on aurait pu penser, nous n'étions pas exténués.
La faim nous tortura surtout pendant la première et la dernière
semaine. Il n'empêche que, à la descente, je pesais
seize kilos de moins qu'à la montée. Et ma femme,
douze. Quant à savoir si je suis devenu plus intelligent...
je n'en ai pas le sentiment. Je ne crois pas, non plus, que ma mémoire
se soit améliorée considérablement avec l'expérience.
En revanche, mon intuition semble s'être aiguisée.
Quoi qu'il en soit. les grands maîtres insistent surtout sur
l'importance de la pratique dans la vie quotidienne. Vivre chaque
jour avec sagesse, faire face avec patience aux tracas de l'existence.
est en effet beaucoup plus difficile que toutes les ascèses.
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